La Contre Propagande
Journaux
C'est [] la contre-propagande qui fut pour la plupart des mouvements leur
première raison d'être []. Le journal en demeurait l'instrument
privilégié 1; c'était
encore, le plus souvent, un mini-journal de 4 pages petit format où
se pressaient un court éditorial, quelques articles de fond, un
résumé des principales informations captées à
la BBC et un compte rendu des opérations menées par les militants
2. Le catalogue, vraisemblablement
incomplet, des périodiques clandestins ne comprend pas moins de
1034 titres. Certes, bon nombre d'entre eux furent morts-nés
ou disparurent en cours de route, cependant Libération-Nord
parvenait à publier 190 numéros, tandis que Combat
entre décembre 1941 et juin 1944 en sortait 58, Défense
de la France 47, etc. C'est ce dernier qui détient le
record absolu de diffusion en tirant un numéro de janvier 1944 à
450000 exemplaires; à la même date, le tirage de Combat,
Libération-Sud, Franc-Tireur oscillait entre 125000 et 150000
exemplaires. Si l'on tient compte de l'interdiction de vendre papier,
encre, stencils et de la surveillance étroite des imprimeurs, ces
tirages étaient à leur manière de vrais exploits renouvelés
chaque semaine ou chaque mois, grâce notamment au courage de petits
imprimeurs 3 qui y laissèrent
souvent leur vie.
Les Editions de Minuit
La Résistance, enfin, utilisa avec un certain bonheur l'arme culturelle,
placée sous le signe de l'engagement militant. Elle posséda
une manière de maison d'édition clandestine - dénommée
judicieusement les Editions de Minuit - montée par le romancier
Pierre de Lescure et son ami le graveur Jean Bruller - Vercors 4.
Elle publia dans la clandestinité 25 petits volumes 5
dont le Cahier noir, une méditation lucide écrite
par Forez (Mauriac), les Amants d'Avignon, les tribulations
douces-amères d'une agent de liaison, contées par Laurent
Daniel (Elsa Triolet), des Contes, brèves variations
sur les années noires composées par Auxois (Edith
Thomas), la Marque de l'homme, un drame de la jalousie dans un oflag
écrit par Mortagne (Claude Morgan), le Temps mort,
la plongée dans la nuit, l'arrestation, la déportation, dépeinte
par Minervois (Claude Aveline). Le Silence de la mer,
qui fut le premier de la série, était distribué sous
le manteau en février 1942 6.
Les Lettres françaises
Les résistants publièrent des revues littéraires engagées,
dont la plus connue fut l'organe du Front national des écrivains,
les Lettres françaises. Le premier numéro sortait
après bien des difficultés 7
le 20 septembre 1942, jour anniversaire de Valmy. Un certain nombre
d'«intellectuels» décidèrent de «faire
quelque chose» à leur manière 8.
Aux yeux d'un Eluard, «il fallait bien que la poésie prenne
le maquis», et c'est au nom de cet engagement militant qu'Aragon
composait un nouvel Art poétique inspiré par «[ses]
amis morts en mai [1942]» et écrivait, à la mémoire
de Gabriel Péri, la «Ballade de celui qui
chanta dans les supplices», aussi bien que «La
rose et le réséda» («celui qui croyait au
ciel, celui qui n'y croyait pas») qu'il dédiera en décembre
1944 à «Estienne d'Orves et Gabriel Péri comme à
Guy Môquet et Gilbert Dru». Ces militants durent avoir recours
à des subterfuges (le même Aragon sut remarquablement utiliser
toutes les ressources que lui offrait l'histoire tant dans le Crève-coeur
que dans Aurélien) avant de se réfugier dans l'anonymat,
voire dans la clandestinité totale 9.
Le 14 juillet 1943, sortait l'Honneur des poètes, 22 poèmes
anonymes recueillis par Eluard 10;
en octobre, le Domaine français rassemblait une soixantaine
d'oeuvres. En tant que littérature engagée, elle allait
susciter concert de louanges et déferlement de critiques.
Pour s'en tenir à ces dernières, on trouvera pêle-mêle
des beaux esprits qui n'avaient guère brillé par leur courage
politique, des sceptiques, des perfectionnistes 11.
En pareil domaine, on ne saurait généraliser 12,
et, comme on le sait, les beaux sentiments ne font pas forcément
de la bonne littérature 13.
Il nous semble à tout le moins nécessaire de souligner l'influence
politico-culturelle que ces intellectuels engagés eurent à
l'époque, même si tous ne pouvaient prétendre à
l'éternité littéraire.
Jean-Pierre Azéma: De Munich à la Libération,
1938 - 1944, Seuil, Paris, 1979. pp 260-263